Le lundi matin, Tess rend sa copie de latin quatre minutes avant la fin.
Madame Vandenberghe la regarde poser les deux feuilles sur le bureau.
— Déjà ?
— J’ai relu.
— Deux fois ?
— Une et demie.
La professeure tourne la première page.
— Tu sais que ça m’énerve quand tu me rends quelque chose en avance et que c’est probablement juste.
Tess sourit.
— Je peux reprendre si vous voulez.
— Va t’asseoir.
À seize ans, Tess est première ou deuxième de sa classe selon les trimestres. Elle n’a jamais vraiment su laquelle des deux places elle préfère. Première attire davantage de remarques ; deuxième permet de dire qu’on s’en fiche tout en sachant exactement combien de points séparent les deux.
Ses parents sont médecins. Son père travaille en anesthésie-réanimation à l’hôpital universitaire ; sa mère partage son temps entre une maison médicale et un service de planning familial. Ils vivent dans une maison mitoyenne rénovée à quinze minutes du centre-ville.
Tess s’entend bien avec eux.
Pas d’une manière particulièrement spectaculaire. Ils se disputent sur l’état de sa chambre, les chaussures laissées dans l’entrée, l’heure à laquelle elle rentre. Son père raconte trop longtemps ses histoires de garde. Sa mère pose parfois des questions au moment précis où Tess préférerait ne pas en avoir.
Mais ils connaissent ses amis. Ils savent chez qui elle dort. Ils lui font confiance.
Le vendredi soir, Tess mange avec eux avant de rejoindre Maya, Nils, Robin et Elias.
— Vous allez où ? demande son père.
— Centre.
— C’est précis.
— On verra.
— Elle a seize ans, dit sa mère sans lever les yeux de son assiette.
— Merci maman.
— Je ne te défends pas. Je veux finir de manger.
À 21 h 18, Tess retrouve les autres devant une supérette.
Ils achètent deux bouteilles de soda, des chips, une canette de bière qu’Elias a réussi à obtenir on ne sait comment. Ils marchent sans but très clair.
C’est devenu quelque chose qu’ils font.
Au début, quelques mois plus tôt, ils avaient appelé ça « les missions ». Quelqu’un devait proposer une chose à faire avant la fin de la soirée. Traverser un hôtel sans avoir de chambre. Monter dans un bus et descendre au terminus. Demander à un serveur si l’établissement servait des huîtres alors qu’il s’agissait manifestement d’un kebab.
Puis les missions avaient changé.
Un soir, Nils s’était mis à marcher exactement à la même vitesse qu’un homme devant eux, trois mètres derrière lui, en reproduisant chacun de ses mouvements. Tess et Maya avaient ri. L’homme avait accéléré. Nils aussi.
— Arrête, avait dit Maya.
Mais elle riait encore.
Une autre fois, ils avaient pris le sac de courses posé à côté d’une femme qui téléphonait sur un banc et l’avaient déplacé derrière une jardinière, à quelques mètres. Ils avaient regardé la femme se lever, fouiller autour d’elle, commencer à paniquer.
Tess avait finalement remis le sac à sa place.
— Vous êtes malades, avait dit la femme.
Ils étaient partis en courant.
Pendant dix minutes, ils avaient ri jusqu’à avoir mal au ventre.
Le vendredi suivant, ils étaient revenus dans le même quartier.
Ce soir-là, c’est Tess qui remarque l’homme assis seul à la terrasse d’un snack presque vide. Cinquantaine, costume trop grand, un verre devant lui. Il regarde régulièrement son téléphone.
— Lui, dit-elle.
— Quoi lui ? demande Robin.
— Je sais pas.
Ils passent devant une première fois.
L’homme ne les regarde pas.
Au deuxième passage, Tess ralentit légèrement.
— Monsieur ?
Il lève la tête.
— Oui ?
Elle le regarde avec une expression sérieuse.
— Votre fille vous cherche.
L’homme se fige.
— Pardon ?
— Votre fille. Elle est passée par là.
Il se lève presque.
— Quelle fille ?
Tess reste silencieuse une seconde de trop.
Puis Nils éclate de rire.
Ils repartent.
À vingt mètres, Tess se retourne. L’homme est toujours debout. Il regarde autour de lui.
— C’était nul, dit Maya.
— Il a une fille, répond Nils.
— T’en sais rien.
— Vu sa tête, il a une fille.
Tess ne dit rien.
— Comment t’as trouvé ça ? demande Elias.
— Quoi ?
— La fille.
Elle hausse les épaules.
— Il regardait son téléphone comme quelqu’un qui attendait quelqu’un.
Ils continuent.
Une heure plus tard, ils sont assis sur un muret derrière la gare. Maya raconte une histoire de son cours de chimie. Nils essaie de lancer une chips directement dans la bouche de Robin.
Tess reçoit un message de sa mère.
Je vais dormir. Clés ?
Elle répond :
oui bisous
Puis elle montre à Maya une photo d’une paire de chaussures qu’elle hésite à acheter.
Il n’y a pas toujours de vidéos.
Au début, ils filmaient davantage. Puis ils avaient trouvé que filmer changeait les choses. Avec une caméra, les gens regardaient immédiatement le téléphone. Sans caméra, ils regardaient celui qui leur parlait.
Tess préférait souvent sans.
Elle aimait ce moment très bref où une personne ne savait plus exactement dans quelle situation elle se trouvait.
Une dame qu’ils avaient suivie dans un parking jusqu’à ce qu’elle entre dans une pharmacie.
Un adolescent à qui Elias avait demandé trois fois s’ils ne s’étaient pas déjà vus « au foyer », alors qu’ils ne l’avaient jamais rencontré.
Un homme qui promenait son chien et à qui Tess avait murmuré en passant :
— Il vous ressemble.
L’homme avait répondu :
— Quoi ?
Elle avait continué à marcher.
Certaines choses ne fonctionnaient pas.
Une femme avait simplement ri lorsqu’ils s’étaient tous arrêtés simultanément devant elle.
Un chauffeur de taxi avait traité Robin de petit con avant même qu’il ait commencé.
Un homme très âgé avait semblé ne pas comprendre ce qu’ils faisaient. Tess avait immédiatement dit :
— Laissez tomber.
— Pourquoi ? avait demandé Nils.
— Parce que.
Ils avaient laissé tomber.
Un samedi soir, Maya propose d’aller attendre près d’un arrêt de tram et de dire aux gens que le dernier passage est supprimé.
— C’est chiant, dit Tess.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils vont juste regarder l’appli.
— T’as mieux ?
Tess regarde autour d’elle.
— On pourrait prendre quelqu’un et lui dire qu’on l’a déjà vu faire un truc.
— Quel truc ?
— Justement. On dit pas.
Robin sourit.
— C’est horrible.
Tess sourit aussi.
— On fait ?
Ils ne le font finalement pas. Elias veut rejoindre d’autres amis dans un bar où quelqu’un connaît le videur.
Trois semaines plus tard, Madame Vandenberghe demande à Tess de rester après le cours.
Tess pense d’abord au concours de version latine.
La professeure ferme la porte.
— J’ai une question un peu bizarre à te poser.
Tess attend.
— Est-ce que tu connais un garçon qui s’appelle Robin Declerck ?
— Oui.
— Il est dans ton groupe d’amis ?
— Oui.
Madame Vandenberghe semble chercher ses mots.
— Une personne a envoyé quelque chose à la direction ce matin. Une vidéo.
Tess ne bouge pas.
— On y voit plusieurs jeunes. Robin clairement. Toi aussi, je pense.
— Quelle vidéo ?
— Une dame dans un parking.
Tess sait immédiatement laquelle.
La femme devait avoir une quarantaine d’années. Elle portait un manteau rouge. Ils l’avaient croisée en sortant d’un fast-food. Robin avait commencé à lui demander si elle savait où était « Thomas ».
— Quel Thomas ? avait-elle répondu.
Puis Elias, dix mètres plus loin :
— Thomas est parti.
La femme avait continué.
Tess s’était placée devant elle, sans lui barrer complètement le passage.
— Il vous avait dit qu’il viendrait ?
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— C’est pas grave.
Ils avaient marché derrière elle pendant environ deux minutes, chacun reprenant parfois le prénom.
« Thomas. »
« Vous êtes sûre ? »
« Laissez, madame. »
La femme avait fini par se retourner.
— Foutez-moi la paix maintenant.
Tess avait répondu :
— Oui.
Et ils étaient partis.
Dans son souvenir, personne n’avait crié.
Personne ne l’avait touchée.
Nils avait filmé une partie.
— Elle a porté plainte ? demande Tess.
— Je ne sais pas.
— Donc pourquoi la direction a la vidéo ?
— Apparemment elle circule.
— Elle circule depuis longtemps.
La professeure la regarde.
— Ce n’est pas vraiment la question.
Tess baisse les yeux vers son sac.
— C’est quoi la question ?
Madame Vandenberghe s’assoit sur le bord du bureau.
— Je ne sais pas encore.
Le soir, ses parents l’attendent dans le salon.
Sa mère a le téléphone posé devant elle.
Son père est encore en tenue d’hôpital sous son pull.
— L’école nous a appelés, dit sa mère.
— Je sais.
Son père parle après un silence.
— Tu veux nous expliquer ?
Tess s’assoit dans le fauteuil face à eux.
— Quoi exactement ?
— Ne commence pas comme ça, dit son père.
Sa mère tourne légèrement la tête vers lui.
— Laisse-la.
Puis :
— On a vu trois vidéos.
Tess regarde le téléphone.
— Lesquelles ?
Son père rit une fois, sans humour.
— Ça change quoi ?
— Parce qu’il y en a qui sont débiles et d’autres…
Elle s’arrête.
— Et d’autres quoi ? demande sa mère.
— Rien.
— Tess.
— Je sais pas.
Son père se lève, fait trois pas vers la fenêtre, revient.
— Pourquoi vous faites ça ?
Tess passe son pouce sur la couture du fauteuil.
— Je sais pas.
— Tu sais pas.
— Pas comme tu veux que je sache.
Sa mère intervient.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Tess réfléchit.
— Vous voulez que je dise quoi ? Qu’on est mal dans notre peau ? Qu’on est en colère ? Qu’on s’ennuie ?
— Vous vous ennuyez ?
— Évidemment qu’on s’ennuie parfois.
— Et alors vous faites peur à des gens ?
— On n’essaie pas toujours de faire peur.
Son père se rassoit.
— C’est censé me rassurer ?
— Non.
— Alors qu’est-ce que vous essayez de faire ?
Tess regarde sa mère puis son père.
— Voir.
— Voir quoi ?
— Je sais pas. Jusqu’où ça va.
Le silence dure.
Sa mère fronce légèrement les sourcils.
— Jusqu’où quoi va ?
— Le truc.
— Quel truc ?
Tess expire.
— Justement.
Son père secoue la tête.
— Ça n’a aucun sens.
— Je sais.
Le lendemain, Tess va à l’école.
Elle obtient 18 sur 20 en latin.
À midi, elle mange avec Maya dans l’escalier de secours derrière le gymnase. Maya a été convoquée elle aussi.
— Ma mère pense qu’on est des psychopathes, dit-elle.
— La mienne non.
— Chanceuse.
— C’est pire. Elle essaie de comprendre.
Maya déchire un morceau de pain.
— On arrête ?
Tess regarde dans la cour.
— Pour l’instant.
— Parce qu’on s’est fait prendre ?
— Aussi.
Maya hoche la tête.
Une fille de deuxième année passe dans le couloir derrière la porte vitrée, chargée de trois classeurs. L’un tombe. Les feuilles glissent par terre.
Tess se lève, ouvre la porte et l’aide à les ramasser.
— Merci, dit la fille.
— De rien.
Puis Tess revient s’asseoir à côté de Maya et reprend son sandwich.